Les trafiquants d’espèces sauvages à l’assaut des sanctuaires classés

Le MONDE – 18 Avril 2017

Le Fonds mondial pour la nature (WWF) a publié mardi un rapport alarmant sur le braconnage et la déforestation illégale dans les sites naturels classés

Entre 2009 et 2016, 595 gardes forestiers ont été tués dans l’exercice de leurs fonctions, majoritairement en protégeant l’un des sites naturels classés au Patrimoine mondial par l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (Unesco). Parcs nationaux, îles protégées, sanctuaires marins sont devenus d’autant plus attirants pour les braconniers et les pêcheurs illégaux qu’ils constituent les derniers refuges d’une faune et d’une flore emblématiques quasi disparues ailleurs.

La plupart des études consacrées à la diversité des êtres vivants sur la planète tendent au recensement macabre. Celle que le Fonds mondial pour la nature (le WWF) publie mardi 18 avril, sous le titre « Pas à vendre », souligne ce déclin vertigineux. L’ONG analyse la situation des espaces naturels a priori les plus en vue pour leur « valeur universelle exceptionnelle », ce qui ne les préserve pas pour autant d’une activité criminelle en pleine expansion. Car le commerce d’espèces sauvages – estimé entre 14 et 19 milliards d’euros par an – se place au quatrième rang mondial après la drogue, la contrefaçon et le trafic d’êtres humains.

Derniers abris pour les grands singes, pangolins, lémuriens ou essences rares, les sites du Patrimoine mondial abritent environ un tiers des tigres et près de 40 % des éléphants vivant à l’état sauvage. Sur 147 de ces espaces classés, 65 font l’objet de prélèvements illicites :42 subissent les exactions de braconniers, 26 de bûcherons illégaux, 12 de pêcheurs sans scrupules, et certains souffrent de plusieurs maux à la fois.

En Tanzanie, par exemple, la réserve de gibier de Selous a perdu près de 90 % de ses éléphants depuis son inscription par l’Unesco en 1982. Six en moyenne y ont disparu chaque jour entre 2010 et 2013. Du coup, cet immense sanctuaire de 50 000 kilomètres carrés figure depuis 2014 sur la liste funeste du Patrimoine mondial en péril. Dans le monde, dix-neuf sites l’ont rejointe, dont la majorité se trouve en Afrique.

Lire aussi :   La moitié des sites naturels de l’Unesco, théâtre de braconnage ou de trafic de bois

L’Amérique latine n’est pas non plus épargnée. Les braconniers y font des victimes parmi les oiseaux exotiques, les tortues marines et terrestres, les caïmans, les iguanes et les coraux. Le WWF cite en particulier la réserve de biosphère Rio Platano, au Honduras, où l’exploitation forestière clandestine se conjugue avec la chasse au pécari à lèvres blanches, au jaguar et à l’ara vert.

En Indonésie, le Parc national d’Ujung Kulon constitue l’ultime refuge d’une soixantaine de rhinocéros de Java, proches de l’extinction, tandis que les aires protégées du golfe de Californie abritent trente petits marsouins du Pacifique, les seuls encore vivants. Le Parc national de la Garamba, en République démocratique du Congo, lui, a vu s’éteindre les derniers rhinocéros blancs.

Des routes qui mènent en Chine

Les forêts intactes aiguisent les appétits des exploitants illégaux, qui n’hésitent pas à y tailler des routes pour travailler à leur aise. Celles-ci facilitent ensuite la tâche des braconniers, tout en détruisant les habitats naturels. Ainsi, à Madagascar, les lémuriens subissent le commerce incontrôlé du bois de rose : la quasi-totalité de ces espèces sont menacées, certaines ont déjà disparu. La déforestation joue aussi un rôle redoutable dans l’accélération de l’érosion des terres et de la détérioration de la qualité de l’eau.

Au chapitre des solutions, le WWF suggère d’impliquer les populations locales, d’autant que celles-ci risquent de pâtir de la chute des revenus du tourisme de nature. L’ONG appelle par ailleurs à un rapprochement des forces de la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction (CITES) et de l’Union internationale de la conservation de la nature (UICN) pour prendre la mesure de la situation.

Barrer la route aux trafics est une tout autre paire de manches, qui nécessiterait l’implication de tous les Etats concernés : depuis les lieux de braconnage jusqu’aux marchés asiatiques, en passant par les pays de transit. La plupart des saisies d’ivoire, pénis de tigre, ailerons de requin ou bois précieux ont lieu à Port Kelang (Malaisie), Mombasa (Kenya), Zanzibar, Singapour, Hongkong et Miami. Ces routes mènent invariablement en Chine.

Lire aussi :   En Australie, les fermes de crocodiles balancent entre business et préservation de l’espèce

Certains pays se donnent les moyens de résister à cette boulimie dévastatrice. Le 27 janvier, le Parc national de Chitwan, au Népal, a célébré son 1 000e jour d’affilée sans braconnage de rhinocéros, d’éléphants et de tigres, grâce à l’appui des populations locales.

BRACONNAGE & TRAFIC              FAUNE A CHAUD               BIODIVERSITE