Comment les zoos peuvent-ils protéger leurs rhinocéros ?

Source; LE MONDE – Audrey Garric – 10 Mars 20017

Les zoos sont aux abois. La mort du rhinocéros Vince, dans la nuit de lundi à mardi 7 mars, a relancé la question de la sécurité des parcs animaliers. Si l’établissement de Thoiry (Yvelines), où il était détenu, comptait des dizaines de caméras, aucune ne filmait l’enclos où vivent les pachydermes la nuit. Les risques étaient connus mais jamais, en France ou même en Europe, des malfaiteurs ne s’étaient attaqués à un animal vivant de cette envergure. Depuis le drame, tous les établissements ont drastiquement renforcé leurs moyens de protection.

En France, 56 rhinocéros blancs évoluent dans 22 parcs zoologiques, tandis que l’Europe en abrite 273 en captivité, selon les chiffres de l’Association européenne des zoos et des aquariums. « Depuis mardi, nous avons envoyé des recommandations très spécifiques à notre réseau, mais nous ne préférons pas les détailler pour ne pas donner d’indications aux braconniers », explique le porte-parole de l’organisation, David Williams-Mitchell. « La réponse doit toutefois rester mesurée, car on est face à un incident isolé et non une nouvelle tendance », veut-il croire.

« De l’argent sur pattes »

Reste que tous ont à l’esprit que les braconniers pourraient de nouveau frapper, tant le prix des cornes flambe sur le marché noir (jusqu’à 60 000 euros le kilo). « Les zoos possèdent de l’argent sur pattes. Comme les banques, ils doivent surveiller leurs avoirs, assure Ismaël-Alexandre Costa, chef de service à la police de l’environnement de l’Office national de la chasse et de la faune sauvage (ONCFS). Ils doivent renforcer les moyens de surveillance physique et technologique : caméras, gardes, rondes, animaux rentrés le soir. »

« Nous venons d’adapter la sécurité à cette nouvelle menace », confirme le directeur du zoo de Thoiry, Thierry Duguet. Parmi les mesures additionnelles : des patrouilles et un système de détection installé en particulier dans l’enclos des rhinocéros, où les deux rescapés, Gracie et Bruno, « ne sont plus stressés ».

Au bioparc de Doué-la-Fontaine (Maine-et-Loire), où évoluent trois rhinocéros noirs dont une femelle gestante, les mesures ont aussi été immédiatement renforcées. « Nous avons décidé de ne plus faire entrer du public dans les installations sensibles, tels que les bâtiments où dorment les rhinocéros, comme nous pouvions le faire lors de visites spéciales avec un soigneur qui faisait découvrir les coulisses du parc », explique le directeur François Gay. Mais sur un terrain vaste de 15 hectares, abritant plus de 1 000 animaux, il faut « forcément moduler la sécurité en fonction des espaces et des espèces, note-t-il. On ne peut pas avoir un garde avec chaque individu ni des caméras dans chaque enclos ou abri. »

Ecorner les rhinocéros

Le safari de Peaugres (Archède), lui, s’interroge sur une opération plus radicale pour garder en vie ses 6 rhinocéros blancs : les écorner préventivement. « L’opération est indolore et sans danger, et ne devrait pas entraîner de problème de comportement puisque la corne sert aux femelles pour défendre leurs petits et aux mâles pour se battre. Or nous n’avons qu’un mâle et les seuls prédateurs sont les braconniers ! Enfin, il vaut mieux un rhinocéros moche que mort », explique-t-on en interne. Et de prévenir : si la décision venait à être prise, elle le serait « secrètement et avec les autorités ».

Les établissements possédant des rhinocéros doivent se rencontrer sous peu pour évoquer des actions communes possibles qui permettraient de retirer toute valeur marchande à leurs pachydermes. L’écornement ou l’empoisonnement des cornes font partie des possibilités.

Failles juridiques

« Les zoos pourraient également mettre en place un système de traçabilité biologique, avec la constitution d’une banque de données génétiques », avance Ismaël-Alexandre Costa, de l’ONCFS. Actuellement, les contrôles sur les espèces protégées ne se font qu’au moyen de documents et de marqueurs, comme des bagues ou des puces électroniques. « Il s’agirait de faire au préalable des prélèvements d’ADN sur les animaux sensibles. Puis, en cas de braconnage, de réaliser une contre-analyse après avoir intercepté un objet suspect, afin de vérifier s’il y a une relation avec l’animal tué. C’est efficace et dissuasif », juge l’expert.

« Il faut expérimenter les technologies de pointe, mais le problème, c’est que les réseaux organisés sont prêts à tout et disposent également de moyens très perfectionnés. Si un cas de braconnage se reproduisait, il faudrait envisager une mesure extrême et très coûteuse : des gardes, la nuit, pour tous les animaux à haute valeur ajoutée, comme au Kenya », juge Céline Sissler-Bienvenu, la directrice du Fonds international pour la protection des animaux (IFAW) France et Afrique francophone. L’association appelle également à « supprimer les failles juridiques qui permettent au trafic d’exister » en fermant les marchés domestiques (« qui permettent d’écouler des cornes fraîchement braconnées, en les maquillant ou en falsifiant les documents ») et en renforçant les moyens des agences de lutte contre la fraude.

Audrey Garric

BRACONNAGE & TRAFIC              FAUNE A CHAUD               BIODIVERSITE